Quand l’ennui frappe…

…Sur mon clavier, j’invente des histoires. Petite, j’ai créé quelques bande-dessinées, quelques nouvelles relatant l’amour impossible de Barbie pour Ken. Adolescente, j’ai écrit beaucoup, utilisant le plus possible de mots complexes pour faire intello ou paraître plus âgée par l’écrit. J’ai posé sur le papier un poème sur le thème de la musique, l’amour porté aux mélodies, les sensations perçues lors de l’écoute, en alexandrins pour le challenge, il m’a valu les palmes académiques catégorie Jeune Poésie. J’ai une collection de poèmes en douze syllabes depuis. Il y a eu des nouvelles sur des thèmes intriguant pour une jeune de quinze ans. Les garçons, la sexualité, les fêtes et les excès, parfois l’incompréhension du monde adulte qui mène à la déprime. Etudiante le style de la plume a changé, il s’est fait plus institutionnel entre rapports de stage et mémoire, l’imagination a été mise en boîte, remplacée par les sources, les citations, les données, les exemples du terrain, c’était concret, claire et surtout efficace. Aujourd’hui je tente de faire ressortir cette dernière de sa cage de la « vie réelle » pour l’entraîner dans le monde merveilleux de la création. Ce n’est pas chose facile. Voici un début, un extrait, une bribe, une cellule d’un corps avorté précocement. Il n’y a pas de titre. J’en ai plein en stock.

SANS TITRE 1

Les pieds sont douloureux, le front perle de sueur, la poussière colle à la peau moite, le dos souffre sous le poids du sac.  Mais qu’est-ce que je fous là ?  Je me posais la question à voix haute. Le décor ressemble à une carte postale du Nevada, au désert Black Rock, où le Burning Man flambe dans la joie et le psychédélisme annuellement, y serait figuré. Pourtant je n’ai pas pris l’avion. J’ai chaud, terriblement chaud, mes vêtements ont comme fusionné avec mon corps, donnant l’impression d’une seconde peau. Bordel où est-ce que je suis ? Je n’ai jamais eu d’équipement de randonnée, qui me l’a procuré ? Après un tour à 360 degrés je ne vois rien d’autres que de la poussière orange et une route sur laquelle je suis planté, tout en longueur infinie. Malgré cette solitude et une situation déconcertante, j’ai la certitude de ne pas être mort. J’ai soif et j’ai des ampoules aux pieds, il s’agit de raisons suffisantes à me persuader que mon cœur qui bat si vite n’est pas une illusion. Et une question qui me convainc que mon sens de l’humour n’est pas enterré me traverse l’esprit. Quel mort sent fortement la transpiration ? Je ne comprends pas ce qui m’arrive, ayant toutes mes facultés intellectuelles à ce moment précis, je saisis que ce n’est pas en restant ébahi, bouche bée paré à gober les mouches, que je trouverai une réponse à ma perte spatio-temporelle. J’entame une marche sur cette droite de goudron sans fin. J’entame ou je poursuis ? Je continue, j’ai forcément marché pour arriver ici physiquement fatigué et abîmé. Il n’y a aucune mouche. Il n’y a aucun son. Il n’y a que l’odeur persistante de mes aisselles sales.

Bercé par les films, les livres et les séries fantastiques, cette culture pousse ma réflexion dans le sens d’un enlèvement, puis d’une prise forcée de drogue, et mon implantation dans un jeu de télé-réalité où mon seul but est de survivre face à cette nature. Peut-être ai-je été enlevé par des extraterrestres et propulsé sur une planète test ? Voilà maintenant trente minutes que je marche, ou une heure, peu importe, le paysage n’a pas changé. Je décide de m’assoir dans la poussière pour étudier l’état de mes pieds. En enlevant mes chaussures, une odeur de macération pique mes narines. Je n’ai jamais été autant nauséabond. A quand remonte ma dernière douche ? Je comptabilise les ampoules, 6 sur le pied droit, 4 sur le gauche. Je décide de laisser respirer mes plaies quelques instants et d’inspecter le sac à dos. Je fouille les poches inconnues en espérant à voix hautes « un indice, un indice, un indice ». Les clés de mon appartement, un mouchoir sale de cette poussière orange en boule, une bouteille d’eau sans étiquette pas encore entamée, je dresse un triste bilan. En relevant ma tête vers le ciel, je sursaute à la vue d’un vieillard en fripe immobile à un mètre à peine. « Vous m’avez surpris, je ne vous ai pas entendu » lui dis-je sous le coup des palpitations cardiaques. « Attention, je sais me battre » vocifère l’homme qui semble être sans domicile. « Non, non, je ne veux pas me battre, vous allez pouvoir m’aider… ». L’individu hurle en me crachant au visage des postillons écœurants « laisse-moi rentrer chez moi » et se met à courir, je l’aurai juré plus vite que Usain Bolt. Je fixe son sprint et sa disparation, aussi soudaine que son arrivée silencieuse, à l’horizon. Cette journée est décidément plus absurde que Vladimir et Estragon qui attendent Godot. Ma thèse du kidnapping alien s’évapore sous ce soleil endiablé. Mon caractère n’a pas en trait marqué le courage et la ténacité, je suis du genre à être en proie à l’abandon facile, à la lâcheté, et à la fuite de toute sorte de complications. Fatigué de réfléchir pour donner du sens à ma perte désertique, je prends la décision de me laisser mourir, la peau cramée, desséché et puant, ce qui me semble à l’heure actuelle la solution de facilité en tête de liste pour créer de l’action à ce néant.

Il ne fait jamais nuit. J’ouvre les yeux. Ai-je seulement dormi ou suis-je maintenant réellement mort ? Il s’agit de mon enfer, je le sens. Avoir une bouteille d’eau en enfer, je me demande si cela est possible. Le diable se joue de moi. La bouteille d’eau est un leurre, le liquide se transformera en braisa au fond de ma gorge. Mon œsophage sera une douleur que nul vivant n’a pu connaître avant, un feu éternel. Mon état physique est stable, autant de sueur, autant d’odeur. La torture en enfer se résume-t-elle à une dizaine d’ampoules ? « Lucifer, tu es un petit joueur mesquin. Sérieux des ampoules ? Où sont les flammes ? Où sont les éviscérations sur la place des Bûchers de la rédemption ? Où sont les putes, tes épouses, en combinaison de cuir qui fouettent les mâles osant poser leur regard libidineux sur elles ? Que ça te plaise ou non, désormais je t’appellerai… »